La peste, de l’Antiquité à nos jours – par le Pr André Barret

Conférence du 20 mai 2026, par le Pr André Barret.


Introduction

Il y a cinq–six ans, nous étions tous confinés en raison de l’épidémie de COVID-19 ; nous avons éprouvé les dégâts que pouvait faire une pandémie, c’est-à-dire une infection atteignant une grande partie de la population. Pourtant ces dégâts ont été mineurs par rapport à ceux occasionnés par les épidémies de peste qui ont sévi de l’Antiquité à nos jours.

« Doctor Schnabel von Rom » (« Docteur Bec, de Rome ») – Gravure de Paul Fürst (1656)

Médecin durant une épidémie de peste à Rome au xviie siècle : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette – source Wikimedia Commons : Peste

Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle - gravure de Paul Fürst (1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette.

Les historiens l’ont bien montré, en particulier Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, qui a supervisé ce numéro de la revue « L’Histoire » paru en août 2023 et qui a édité tout récemment, en janvier dernier, un livre de plus de cinq cents pages avec plusieurs centaines de références, intitulé « Peste noire » concernant la peste du Moyen Âge.

Il y a donc, à parler de la peste, d’abord un intérêt historique et ce d’autant plus que des progrès importants ont été faits récemment dans ce domaine en particulier en génétique. Il est agréable aussi de rappeler que ce sont des médecins français, Yersin surtout, qui ont pu, à la fin du xixe siècle, découvrir le microbe responsable et son mode de transmission.

On meurt encore de la peste, pas en France mais à Madagascar par exemple – nous n’avons toujours pas de vaccin efficace – et la peste reste un enjeu de bioterrorisme comme ce fut de cas de la part des Japonais en 1935 en Mandchourie, contre les Chinois. Enfin, plusieurs conditions actuelles (perturbations climatiques, voyages, résistance aux antibiotiques…) nous amènent à réfléchir aux risques de dissémination des infections bactériennes ou virales qui se développent çà et là.

Compa­raison de quelques pandémies par nombre de morts : peste noire, sida, grippe de Hong Kong, grippe porcine, Covid-19 – infographie © François Barret

Nombres de morts par pandémies - peste noire, Sida, grippe de Hong Kong, grippe porcine, Covid-19

1 – Qu’est-ce que la peste ?

C’est une « anthropozoonose », c’est-à-dire une maladie qui atteint à la fois des animaux et les hommes.

Les animaux concernés sont des rongeurs, rats en particulier, mais pas seulement ; deux cents autres espèces peuvent être atteintes parmi lesquelles les marmottes, les gerbilles, les chiens de prairie. Ces animaux infestés, réservoirs du germe pasteurella pestis (dérivé évolutif de pasteurella pseudotuberculosis beaucoup moins agressif), sont piqués par des puces (plusieurs dizaines d’espèces) qui s’infectent à leur tour et vont transmettre la maladie à d’autres rongeurs ou à un humain de passage. Chez l’homme, la dissémination se fait d’abord par voie lymphatique ; des « bubons » se développent au pli de l’aine, dans le creux axillaire, au niveau du cou et peuvent s’ulcérer. Le sang est ensuite atteint (septicémie) puis tous les organes dont les poumons. En cas de peste pulmonaire, la contamination peut se faire d’homme à homme par la toux et les gouttelettes de salive. Le pronostic dans ce cas est effroyable, la mort survenant en quelques heures ; il est un peu meilleur en l’absence d’atteinte pulmonaire, mais sans traitement antibiotique précoce, le décès se produit en général en quelques jours. L’homme est un hôte de second choix. Le bacille reste à l’état endémique dans les larves des puces et se réveille à la faveur de facteurs environnementaux : humidité, perturbations climatiques. Le sang ingéré contenant les microbes entraine un blocage proventriculaire chez les puces, les empêchent de se nourrir, les conduit à piquer de nouveau et à favoriser ainsi la contamination.

Ce « Mal » qu’est la peste est traduit en anglais par trois mots : desease (maladie causale), illness (souffrance endurée par le patient), et sickness (rôle social du pestiféré).

2 – L’archéo­génétique

La recherche historique récente a établi un dialogue interdisciplinaire ; les historiens colligent et épluchent les textes anciens qui nous sont parvenus, les archéologues fouillent les sépultures et étudient les restes macroscopiques du passé (os, dents, tissus, bijoux), les climatologues déterminent la date et les conditions atmosphériques de l’époque, les généticiens retrouvent sur les fragments le génome de la peste. On arrive à définir les régions où les épidémies de peste sont apparues, se sont développées, à quelle date, sous quelle influence climatique et à éliminer les autres causes de mortalité, infectieuses en particulier. Des cimetières de pestiférés ont pu ainsi être découverts et exploités à Londres (East Smithfield), à Toulouse (rue des 36 ponts) et en de nombreux autres sites. La génétique a donc donné un renouveau d’intérêt certain à l’archéologie classique.

3 – Vraies et fausses pestes

La peste pour les anciens est un fléau des dieux (loïmos en grec, pestilencia en latin) au même titre que les famines, les séismes, les incendies, les guerres et inclut toutes les autres maladies infectieuses responsables d’épidémies (variole, rougeole, varicelle…). Les dieux habitent le monde et agissent à travers la nature, d’où les grandes cérémonies pour les amadouer et se concilier leurs faveurs. Alors que les maladies individuelles sont dues à un déséquilibre des « humeurs » de l’organisme, les épidémies, c’est-à-dire « ce qui tombe sur le peuple » ne peut venir que des dieux et se transmettre par voie aérienne, d’où l’importance des fumigations pour purifier l’air.

Fausses pestes antiques :

La plus connue est la « peste d’Athènes » en 430 avant J.-C., bien documentée par Thucydide. Elle venait d’après lui d’Éthiopie. Elle se répandit en Égypte, en Libye et en Grèce. Il soulignait l’impuissance des médecins et le nombre important de morts. Le germe n’est pas connu mais la symptomatologie décrite n’évoque pas la peste.

En 165 après J.-C. à Rome, Galien décrivit ce que l’on appelle la « peste antonine ». Il mettait en cause les « miasmes » transportés par l’air et il fut le premier à préconiser comme le meilleur traitement de « partir vite, loin et longtemps ». Il semble que ce fut une épidémie de variole.

En 251 après J.-C., « la peste de Cyprien » qui toucha tout l’empire romain ne fut pas non plus une vraie peste, peut-être un typhus.

Trois grandes épidémies de vraie peste :

  • La peste justinienne : 541-767 après J.-C., « Grande peste » ou « pestis antiqua » ;
  • La peste noire : 1346-1352, ou « pestis medievalis » ;
  • La peste chinoise : 1894-1900, ou « pestis orientalis ».

Chacune eut de nombreuses répliques après chacun de ces paroxysmes.

N. B. : on a retrouvé des bacilles de la peste remontant au Néolithique mais les populations étaient rares à cette époque‑là…

4 – Peste Justinienne (ve au viie siècle)

Du ve au viie siècle survint un « petit âge glaciaire » ainsi que deux énormes éruptions volcaniques obscurcissant le ciel, les deux sans doute liés et entrainant pénuries et famine. C’est dans ce contexte sous le règne de Justinien, empereur à Constantinople, que survint la peste qui marqua la fin de l’Antiquité et le début du Moyen Âge. Elle fut peut-être à l’origine de la chute de l’empire romain au moins en partie et de l’expansion de l’islam. Procope, juriste conseiller du général Bélisaire au service de Justinien, Jean d’Éphèse, moine, puis Grégoire de Tours en firent la description. L’ADN de pasteurella pestis a été retrouvé sur des fragments osseux de cette époque. Elle aurait débuté en Égypte à Péluse près d’Alexandrie et aurait diffusé en suivant les routes commerciales et militaires de tout l’empire et même jusqu’en Allemagne et en Angleterre. Elle affecta riches et pauvres ; l’empereur lui-même fut atteint mais finit par guérir. Les descriptions font état de « la funeste mort de l’aine et de l’aisselle » ne laissant pas de doute sur la nature de cette maladie qui revint par la suite à de nombreuses reprises jusqu’en 767 et entraina des décès très nombreux, une pénurie de main d’œuvre, une aggravation de la famine malgré les nombreuses processions expiatoires. Elle disparut par la suite silencieusement sans doute par affaiblissement de la virulence du microbe.

Saint Sébastien Intercédant lors de la peste justinienne (vers 1497-1499) par Josse Lieferinxe – huile sur bois – source Wikimedia Commons : Enquête archéologique sur la peste justiniennefichier

Saint Sébastien Intercédant lors de la peste justinienne (vers 1497-1499) par Josse Lieferinxe - huile sur bois

5 – La peste Noire (1347-1353)

C’est la plus grande catastrophe de l’histoire de l’humanité après quelques siècles de repos. D’après le récit de Gabriele de Mussi elle aurait débuté en 1346 à Caffa, port fortifié de la péninsule de Crimée sur la Mer Noire où des Génois marins et commerçants sont assiégés par Djanibeg, khan de la Horde d’or et descendant de Gengis Khan. Ces Mongols sont frappés par un mal mystérieux qui fait mourir les soldats en masse ; défaits, ils balancent au trébuchet ou à la catapulte leurs cadavres infestés par-dessus les remparts de la colonie génoise qui, effrayée, va s’enfuir par bateau en transportant la maladie de port en port. La peste connut une progression foudroyante par voie maritime et terrestre vers l’ouest : Égypte, Turquie, Italie, France, Espagne, Allemagne, Angleterre. Seules quelques zones semblent avoir été préservées.

En réalité, des données récentes montrent que les choses se seraient déroulées différemment. Cette fois encore des éruptions volcaniques auraient eu lieu en 1329, 1336, 1341, obscurcissant le ciel, associées à une nouvelle période glaciaire et de fortes pluies responsables de mauvaises récoltes et de famine mais aussi, en revanche, de développement de la faune sauvage dans les prairies et les forêts. De Mussi, notaire, n’a jamais quitté l’Italie et de plus son récit a été retranscrit tardivement ; les mongols, pour des raisons de croyance religieuse, prenaient grand soin de leurs morts et de leur sépulture. C’est au Kirghizistan, près du lac de montagne d’Issik-Koul, qu’aurait débuté la pandémie ; de là le microbe aurait voyagé vers l’Europe de l’Ouest dans les sacs de farine en provenance d’Ukraine, fréquentés par les rats et leurs puces, mais nécessaires à la survie des Italiens. La peste noire serait donc la conséquence de la lutte contre la famine… Rome et Milan, autosuffisants en céréales, auraient été peu atteints.

Carte de propagation de la peste noire en Europe de 1346 à 1353.

Carte de propagation de la peste noire en Europe de 1346 à 1353 Wikimedia Commons : Peste

Combien de morts ?

L’évaluation est difficile car il n’existe pas, bien sûr, de registre national à l’époque ; il faut se baser sur des relevés locaux puis extrapoler pour obtenir des pourcentages globaux. Les registres des impôts comptent parmi les sources les plus fiables mais ils sont fragmentaires et sujets à caution. L’étude la mieux documentée concerne la population des manoirs anglais (146) – sur 36 144 métayers, 11 494 ont survécu et sur 5 121 ouvriers agricoles, 1 940 – ceci équivaut à une mortalité de plus de 65 %. Ceci est confirmé par des études fragmentaires compilées en France, Italie, Espagne.

Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle - gravure de Paul Fürst, 1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette.

« Image de la Mort » (1493) – Gravure sur bois de Michael Wolgemut – « La Chronique de Nuremberg » – source Wikimedia Commons : Danse macabre

On peut estimer à autour de 80 millions d’habitants la population d’Europe avant la peste noire, c’est donc 52 millions de personnes qui périrent, deux sur trois.

Il est vraisemblable qu’existait dans ce pourcentage une surmortalité de non-infectés due à l’âge, aux manques de soins ou de nourriture.

En comparaison, la COVID-19 a été responsable d’un décès pour 1 000 habitants en moyenne.

Pourquoi peste « noire » ?

D’après Michel Pastoureau, spécialiste des couleurs, au Moyen Âge, le noir est la couleur des juristes, des notaires, des ecclésiastiques, des princes et des seigneurs. C’est une couleur « sobre et digne », vertueuse et luxueuse. C’est le rouge qui est synonyme de péché, de sang, et de flammes de l’enfer. On parlait donc plutôt à l’époque sans doute de « grande pestilence » ou de « maladie des boces ». Ce n’est qu’au xviie siècle que le noir prend le pas dans la pratique de deuil et les rituels funéraires et c’est vers 1850 seulement que le terme de peste noire fut adopté et est resté d’usage jusqu’à nos jours.

Signes et traitement

Dans son ouvrage « Le Décaméron », Boccace a parfaitement décrit les symptômes de la peste qui sévissait à Florence. La contagion se fait par les « miasmes », l’odeur, les exhalaisons des malades, l’air ambiant, le regard même, d’où la nécessité de fuir cette ambiance malsaine ; c’est ce que décident de faire sept jeunes filles de bonne famille et quatre jeunes hommes qui quittent la ville pour se rendre à Fiesole, dans la campagne où ils passeront des jours heureux en racontant des histoires chacun à leur tour.

Chez les sujets atteints, les signes cliniques généraux sont des plus alarmants : abattement, fièvre, hémoptysies, confusion mentale, vomissements, gêne respiratoire qui conduisent le plus souvent au décès ; les rares qui guérissent restent extrêmement fatigués.

La peste bubonique dans la Bible de Toggenburg (Ancien Testament) (XIVe) siècle

La peste bubonique dans la Bible de Toggenburg (Ancien Testament) (XIVe) siècle – source Wikimedia Commons : Peste bubonique

Les traitements individuels sont nombreux : incisions des bubons, plantes odoriférantes, thériaque (plantes et chair de vipère), vinaigre des quatre voleurs, huile de scorpion, application de poulets vivants par leur croupion sur les bubons pour absorber le mal…

Les rassemblements sont interdits sauf pour les processions et les prières. Dès 1348, il faut un laisser-passer pour se déplacer.

Le médecin se protège par des gants, une longue robre et un masque à long bec dans lequel sont disposées des herbes. Une longue baguette pour soulever les vêtements lui permet de se tenir à distance du malade.

Frontispice du Traité de la peste par Jean-Jacques Manget (1721)

Frontispice du Traité de la peste par Jean-Jacques Manget (1721) – source : Internet Archive

Conséquences sociales

La pratique religieuse explose : messes, processions, rogations qui favorisent la contagion. Flagellations aussi.

Rédaction précipitée de testaments.

Dans l’art, représentation de la mort : un squelette sur sa charrette armé d’une faux. Les danses macabres mêlent riches et pauvres au milieu des squelettes.

Danse macabre de Bernt Notke pour Riga - vers 1480
Danse macabre de Bernt Notke pour Riga - vers 1480

la Danse macabre de Bernt Notke pour Rīga (extrait – vers 1480) – source Wikimedia Commons : Danse macabre

L’autorité de l’Église n’est pas remise en cause, ni l’organisation sociale de l’Ancien Régime.

On implore Saint Roch, natif de Montpellier et représenté montrant ses bubons, et Saint Sébastien, martyr romain percé de flèches comme celles qu’envoie la peste.

Médecin durant une épidémie de peste à Rome au XVIIe siècle - gravure de Paul Fürst, 1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette.

Saint Joseph, Saint Sébastien et Saint Roch avec son chien (xvie siècle) – huile sur toile – église Saint Barthélémy de Vaugines – source Wikimedia Commons : Peste

Mesures collectives

Les rassemblements sont interdits sauf pour les exercices religieux, qui relancent la contagion… Progressivement se mettent en place l’obligation de nettoyer les rues, de recouvrir les cadavres de chaux vive, de respecter des « quarantaines » ; les bateaux doivent avoir des licences attestant qu’ils viennent de contrées non infectées ; les pestiférés sont regroupés dans des hôpitaux dédiés (La Grave à Toulouse).

Surtout, on recherche des responsables, des boucs émissaires ; les juifs sont accusés d’empoisonner les puits ; on les expulse, massacre, emprisonne ou brûle en même temps que leurs écrits, contrats et reconnaissances de dettes… On a la preuve de ces pogroms à Strasbourg, Bâle, Fribourg, Ulm… surtout pendant la Semaine sainte. Ils sont mollement défendus par le roi et les autorités, mais cela n’a aucune portée car les Juifs sont les auxiliaires de la monarchie pour prélever l’impôt.

Les conséquences économiques de la peste

Elles sont faciles à comprendre. La pénurie de main d’œuvre conduit les ouvriers, les artisans, les paysans à demander des augmentations de salaire parfois déraisonnables. Certains s’enrichissent et délaissent le lard et le bacon pour de la viande et du poisson frais comme les nobles qui s’en émeuvent. Les denrées deviennent rares et chères entrainant l’inflation ; certains profiteurs spéculent, ce sont les « monopoleurs » qui entassent leur récolte pour faire ultérieurement monter les prix. Les autorités tentent de remettre de l’ordre : Édouard III en Angleterre, Jean le Bon en France proclament des ordonnances pour réguler les ventes et les salaires et imposent des pénalités sévères aux contrevenants. Les Pays-Bas constituent un cas particulier : même si la peste a sévi dans ce pays comme ailleurs, les gouvernants mirent tout en œuvre pour maintenir la production et préserver les métiers essentiels.

Il faut se souvenir aussi que c’est l’époque de la Guerre de Cent Ans (1337-1453) qui est d’ailleurs la préoccupation essentielle, la peste n’étant qu’une circonstance associée ; le « Prince Noir », fils ainé d’Édouard III, chevauche dans le pays effectuant pillages, meurtres, vols et viols.

Les sociétés malgré tout finissent par s’adapter et survivre malgré la misère effroyable.

L’évolution de la peste noire

Bien qu’il n’existe pas de document, il est probable que la Chine a été infestée du fait des invasions mongoles. Les écrits arabes sont par contre très explicites, parlant en Égypte de « grand anéantissement » et de fosses communes.

En Europe, du xive siècle au xviiie siècle, la peste devient endémique et endeuille les populations à intervalles irréguliers et dans des lieux variables ; Venise (1575) – Toulouse (1628) – Naples (1656) – Malte (1675) – Marseille (1720)…

Toulouse (1628)

Un moine jacobin porteur de la peste, venant de Cahors entre clandestinement dans la ville par la porte Saint-Cyprien et va mourir à l’auberge de la « Couronne d’Or ». Les capitouls essaient d’étouffer l’affaire ; en vain, l’épidémie se propage inexorablement et malgré les soins de médecins prestigieux (Jean de Queyrats) va faire 6 à 7 000 morts sur les 40 000 habitants que comptait la ville à cette date. Les soins pratiqués déjà mentionnés sont aussi divers qu’inefficaces. L’hôpital de La Grave qui reçoit les pestiférés devient insuffisant ; on héberge et on enterre à Bourrassol, aux Sept Deniers, à Terre Cabade, lieu du cimetière actuel. En réaction, certains font la fête bravant les interdits des capitouls qui sévissent : fouets, pendaisons publiques pour faire des exemples. Après l’épidémie, ils font désinfecter la ville par les meilleurs parfumeurs qu’ils ont pu trouver.

Marseille (1720)

Un bateau, le « Grand Saint-Antoine » accoste dans le port de Marseille avec des patentes falsifiées et des soieries contaminées ; malgré une quarantaine imposée à l’équipage, la peste va se propager hors du lazaret. Un confinement strict est imposé aux habitants avec là encore de sévères punitions aux contrevenants. Un « mur de la peste » est construit sur trente-six kilomètres pour isoler le comtat Venaissin. On comptait 1 000 morts par jour au pic de l’épidémie ; 50 000 au total soit la moitié de la population. Des poussées se poursuivront pendant quelques années.

Napoléon et les pestiférés de Jaffa (11 mars 1799)

Ce tableau bien connu illustre la présence de la peste parmi les soldats de Napoléon lors de la campagne d’Égypte. L’empereur touche les bubons des malades, bravant la contagion à l’image des rois de France guérissant les écrouelles des lépreux.

Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa apr Antoine-Jean Gros (1804) - extrait

Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (extrait – 1804) – source Wikimedia Commons

6 – Troisième pandémie : la « peste chinoise » (xixe et xxe siècles)

Endémique jusque-là, la peste va exploser à Canton puis à Hong-Kong en 1894. De là elle va se répandre par voie maritime dans tous les ports du monde entier, y compris en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Afrique et en Océanie. L’Inde britannique est fortement impactée malgré des mesures d’hygiène drastiques très impopulaires. La France inquiète de voir se développer la maladie dans ses colonies, à Madagascar, en Indochine, envoie le docteur Yersin de l’Institut Pasteur à Hong-Kong pour enquêter sur le germe responsable.

Un groupe d'hommes déposant le cadavre d'un pestiféré sur un bûcher pour sa crémation hindouiste, Bombay (1896-1897)

Un groupe d’hommes déposant le cadavre d’un pestiféré sur un bûcher pour sa crémation hindouiste, Bombay (1896-1897) – source Wikimedia Commons : Peste de Chine

7 – Alexandre Yersin (1863-1943)

Photo d'Alexandre Yersin par Pierre Petit - extrait de « La peste en Normandie du XIVe au XVIIe siècle » (1898)

Photo d’Alexandre Yersin par Pierre Petit – extrait de « La peste en Normandie du xive au xviie siècle » (1898) – source Wikimedia Commons : Alexandre Yersin

Il naît le 22 septembre 1863 dans le canton de Vaud en Suisse. Il est le dernier d’une fratrie de trois enfants. Son père est mort peu avant sa naissance. Il commence ses études de médecine à Lausanne en 1883, puis continue à Paris où il rencontre Émile Roux qui l’introduit à l’Institut Pasteur. Il obtient la nationalité française en 1889, après avoir passé sa thèse sur la tuberculose en 1888. Il a un tempérament ombrageux, solitaire, misanthrope, secret et une excellente condition physique. Il est intègre, dévoué, quasi monastique, mais il a une impérieuse envie de voyager. En 1890, il va explorer l’Indochine et se révèle très bon topographe et anthropologue. Il fait de Nha Trang (Da Lat), près de Saïgon, son port d’attache. Médecin de santé coloniale en 1892, il fera toute sa carrière dans cette fonction et finira médecin colonel en 1920. En 1894, il est mandaté à Hong-Kong pour y étudier l’épidémie de peste. Il se heurte là aux médecins japonais qui ont la préférence des anglais ; les hôpitaux lui sont fermés. Il soudoie des brancardiers pour obtenir l’accès à des cadavres sur lesquels il prélève du pus dans les bubons et l’examine au microscope dans la petite cabane qu’il a construite à cet usage. Les japonais recherchent le germe dans le sang des malades, beaucoup moins riche. Il découvre ainsi le bacille de la peste : « pasteurella pestis » auquel on donnera le nom devenu courant de « yersinia pestis » en son honneur. Il ne résout pas le problème de la transmission de la maladie ; il élabore un sérum de cheval une fois revenu à Na Trang ; il va le tester en Chine et en Inde avec un succès moyen.

Il s’intéressera par la suite à la peste bovine, à la culture de l’hévéa, de la quinine et autres végétaux. Il reste présent dans le monde scientifique : doyen de l’École de médecine d’Hanoï, fondateur et directeur des instituts Pasteur indochinois, puis en 1933 directeur honoraire de l’institut Pasteur de Paris. Il meurt le 28 février 1943 à Na Trang où il est inhumé. Il est toujours vénéré au Vietnam comme un réel bienfaiteur ; des rues, un musée, un parc, une statue portent son nom.

8 – Paul-Louis Simond (1858-1947)

Paul-Louis Simond

Paul-Louis Simond – source Wikimedia Commons : Paul-Louis Simond

Il naît le 22 septembre 1863 dans le canton de Vaud en Suisse. Il est le dernier d’une fratrie de trois enfants. Son père est mort peu avant sa naissance. Il commence ses études de médecine à Lausanne en 1883, puis continue à Paris où il rencontre Émile Roux qui l’introduit à l’Institut Pasteur. Il obtient la nationalité française en 1889, après avoir passé sa thèse sur la tuberculose en 1888. Il a un tempérament ombrageux, solitaire, misanthrope, secret et une excellente condition physique. Il est intègre, dévoué, quasi monastique, mais il a une impérieuse envie de voyager. En 1890, il va explorer l’Indochine et se révèle très bon topographe et anthropologue. Il fait de Nha Trang (Da Lat), près de Saïgon, son port d’attache. Médecin de santé coloniale en 1892, il fera toute sa carrière dans cette fonction et finira médecin colonel en 1920. En 1894, il est mandaté à Hong-Kong pour y étudier l’épidémie de peste. Il se heurte là aux médecins japonais qui ont la préférence des anglais ; les hôpitaux lui sont fermés. Il soudoie des brancardiers pour obtenir l’accès à des cadavres sur lesquels il prélève du pus dans les bubons et l’examine au microscope dans la petite cabane qu’il a construite à cet usage. Les japonais recherchent le germe dans le sang des malades, beaucoup moins riche. Il découvre ainsi le bacille de la peste : « pasteurella pestis » auquel on donnera le nom devenu courant de « yersinia pestis » en son honneur. Il ne résout pas le problème de la transmission de la maladie ; il élabore un sérum de cheval une fois revenu à Na Trang ; il va le tester en Chine et en Inde avec un succès moyen.

Médecin de la Marine, biologiste, il entre lui aussi à l’institut Pasteur en 1895 et est envoyé en Inde pour poursuivre les travaux de Yersin. En 1898, il découvre le rôle de la puce du rat dans la transmission de la maladie, et préconise la dératisation et la désinsectisation. Ses collègues se moquent de lui ; il faudra dix ans pour que ses découvertes soient admises et confirmées.

Il a travaillé en outre sur la lèpre, le choléra, la tuberculose et se passionnait aussi pour la botanique (orchidées).

9 – Adrien Proust (1834-1903)

Paul-Louis Simond

Le docteur Adrien Proust par Laure Brouardel, huile sur bois (1891)source Wikimedia Commons : Adrien Proust

Il naît le 22 septembre 1863 dans le canton de Vaud en Suisse. Il est le dernier d’une fratrie de trois enfants. Son père est mort peu avant sa naissance. Il commence ses études de médecine à Lausanne en 1883, puis continue à Paris où il rencontre Émile Roux qui l’introduit à l’Institut Pasteur. Il obtient la nationalité française en 1889, après avoir passé sa thèse sur la tuberculose en 1888. Il a un tempérament ombrageux, solitaire, misanthrope, secret et une excellente condition physique. Il est intègre, dévoué, quasi monastique, mais il a une impérieuse envie de voyager. En 1890, il va explorer l’Indochine et se révèle très bon topographe et anthropologue. Il fait de Nha Trang (Da Lat), près de Saïgon, son port d’attache. Médecin de santé coloniale en 1892, il fera toute sa carrière dans cette fonction et finira médecin colonel en 1920. En 1894, il est mandaté à Hong-Kong pour y étudier l’épidémie de peste. Il se heurte là aux médecins japonais qui ont la préférence des anglais ; les hôpitaux lui sont fermés. Il soudoie des brancardiers pour obtenir l’accès à des cadavres sur lesquels il prélève du pus dans les bubons et l’examine au microscope dans la petite cabane qu’il a construite à cet usage. Les japonais recherchent le germe dans le sang des malades, beaucoup moins riche. Il découvre ainsi le bacille de la peste : « pasteurella pestis » auquel on donnera le nom devenu courant de « yersinia pestis » en son honneur. Il ne résout pas le problème de la transmission de la maladie ; il élabore un sérum de cheval une fois revenu à Na Trang ; il va le tester en Chine et en Inde avec un succès moyen.

Le père de Marcel Proust est né à Illiers (Illiers-Combray) dans une famille modeste. Il fait des études de médecine à Paris et passe sa thèse en 1862 ; il est agrégé en 1866 et se marie en 1870. Médecin chef de service à l’hôpital, il se spécialise en hygiène tout en gardant une activité libérale dans le privé.

Il fait de nombreuses missions sur les lieux d’épidémies. Il œuvre pour la création d’un droit sanitaire international et d’un office international d’hygiène publique. Il promeut en cas de pandémie la distanciation, les quarantaines, le confinement ou « séquestration ». Il meurt très riche en 1903. Il a écrit : La défense de l’Europe contre la peste qui inspirera Camus.

10 – « La Peste » de Camus

En 1947 paraît chez Gallimard le livre le plus lu après Le Petit Prince et L’Étranger. Tout y est : les rats, les symptômes de la maladie, son évolution inexorable, la fuite ou les tentatives de fuite de certains, le dévouement d’autres (Dr Rieux, Tarrou, Rambert), le rôle des autorités plus ou moins adapté (juge, préfet), l’Église (père Paneloux), le traitement par le sérum long à venir. C’est aussi une allégorie de l’occupation allemande et de la lutte contre toutes les tyrannies et le mal qui ne meurt jamais comme le bacille de la peste.

11 – Déroulement des épidémies

Acte 1 : déni de la maladie.
Acte 2 : prise de conscience de la communauté avec un maximum de décès.
Acte 3 : action des autorités avec confinement, laissez-passer, masques, quadrillage et surveillance stricte par la police avec pénalités.

En même temps, certains refusent les consignes et font la fête pour conjurer le sort ou par bravade.

La fin de l’épidémie arrive toujours du fait de la thérapeutique ou de l’affaiblissement de la virulence du germe, mais elle n’est jamais précise ni certaine.

12 – De nos jours

La peste sévit toujours dans certaines contrées : Madagascar, Congo, USA, Chine… favorisée par certaines conditions climatiques et un environnement médical insuffisant. C’est pour l’OMS, une maladie potentiellement émergente. Le spectre de la guerre bactériologique, vu la fréquence des conflits, existe toujours.

Pour ce qui est du traitement, on ne dispose toujours pas de vaccin réellement efficace. Les antibiotiques (streptomycine, gentamicine, fluoroquinolones) doivent être administrés tôt.

Les épidémies à venir possibles ne manquent pas : Ebola, dengue, Zika, chikungunya, grippes aviaires… Plutôt des viroses que des infections bactériennes. Elles sont favorisées par les migrations, le réchauffement climatique, la suppression de l’aide médicale aux populations défavorisées, le vieillissement de la population, le dénigrement des vaccins.

Les tâches de l’OMS et de l’institut Pasteur restent lourdes et nombreuses.

13 – Quelques références

  • L’Histoire, No 506-510, juillet-août 2023 ;
  • Frédérique Audouin-Rouzeau, Les chemins de la peste, le rat, la puce et l’homme, Presses universitaires de Rennes, 2003 ;
  • Albert Camus, La Peste, éditions Gallimard, 1947 ;
  • Boccace, Le Décaméron, le Livre de Poche, 1994 ;
  • Patrick Boucheron, Peste Noire, janvier 2026, éditions du Seuil.